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La place du vin dans la société : quelques contributions
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L'UNION EUROPEENNE VEUT DETRUIRE LA VITICULTURE EUROPEENNE
Intervention de Raoul Marc JENNAR, Chercheur altermondialiste,
Membre du comité de parrainage de l'Appel contre les
naufrageurs du vin.
Maraussan, 17 nov. 2006
Il y a cent et un ans, ici même, à Maraussan, devant
la foule rassemblée à l'invitation de la toute
nouvelle société coopérative des Vignerons libres,
Jean Jaurès déclarait « Ce qui donne à
tout ce Midi de la vigne une beauté incomparable, c'est
que la force joyeuse de la vie s'y exprime. »
Aujourd'hui, nous avons sans doute la force. Mais nous ne sommes
pas joyeux.
Nous sommes ici rassemblés pour exprimer notre colère
et pour manifester notre détermination. Il y a quelques semaines,
dans une commission du Parlement européen, le représentant
de la Commission européenne a déclaré : «
Ce que nous voulons, c'est une dérégulation complète
du marché du vin ».
Telle est bien l'intention véritable de cette machine
à détruire le patrimoine européen qu'est
la Commission européenne. Ils prétendent défendre
la viticulture européenne, mais ils refusent de la protéger
et s'emploient à la dissoudre dans un marché mondial
d'un vin dénaturé déjà baptisé,
en anglais bien entendu, « world wine ».
Quel est le problème ? Depuis six ans, l'offre de vin
est supérieure à la demande car l'Europe importe
à peu près autant de vin qu'elle n'en exporte.
Pourquoi ?
Deux raisons. La première : nous sommes dans un pays où
on a stigmatisé jusqu'à l'absurde la consommation
du vin. Les pouvoirs publics se sont faits les alliés de Coca-Cola
plutôt que des vignerons qui depuis 60 ans ont consenti des
efforts énormes pour privilégier la qualité.
Conséquence, il y a un million de consommateurs de vin en moins
qu'il y a six ans, 30% de moins qu'il y a 25 ans.
Deuxième raison, la concurrence mondiale dans un système
où, à l'initiative de l'Europe notamment,
le marché mondialisé et dérégulé
fait la loi. Hors Europe, où les exigences de qualité
ne font pas l'objet de réglementations, où les
droits de plantation sont illimités, les superficies de vignobles
ont augmenté considérablement au cours de ces vingt
dernières années : en Afrique du Sud de 29%, en Australie
de 169%, aux Etats-Unis de 26%, au Chili de 48%, en Nouvelle Zélande
de 240% alors qu'elles diminuaient de 16% dans l'Europe
des Quinze. Cela s'est traduit par une augmentation spectaculaire
des exportations de vin de ces pays : Afrique du Sud + 770%, Australie
+ 500%, Chili + 270%, États-Unis + 160%.
Quelles sont les conséquences ?
En présence d'une offre plus importante que la demande,
en l'absence de protections contre la concurrence déloyale
avec des vins qui ne sont pas soumis aux mêmes critères
de qualité, les prix chutent et le travail n'est plus
rémunéré de manière satisfaisante. Chacun
le sait, il manque chaque année au moins 1000 euros à
l'hectare non pas pour vivre décemment, mais seulement
pour couvrir les frais d'exploitation. Dans notre Languedoc Roussillon,
la première région d'Europe pour la surface viticole
par rapport à la surface agricole, il y a plus de 24.000 exploitations
; 30.000 personnes vivent directement de la vigne. Mais peut-on appeler
cela vivre ?
Que propose la Commission européenne ?
Donner satisfaction aux États-Unis qui veulent faire disparaître
nos critères de qualité et aux grandes compagnies, notamment
françaises et italiennes, qui veulent pouvoir vendre en Europe
les vins des domaines viticoles dont elles sont propriétaires
dans les pays que j'ai cités, où il n'y a
aucune exigence de qualité. La commission européenne
avance quatre propositions qui sont autant d'agressions :
Première agression : puisque la production européenne
est plus forte que celle du reste du monde, il faut la diminuer et
arracher, en cinq ans, 400.000 hectares de vignes ! Comme on propose
de lier les primes à l'arrachage à la situation
économique des viticulteurs, on n'en profitera même
pas pour privilégier l'arrachage là où les
sols sont les moins bons.
Cette stratégie d'arrachage aveugle va détruire
l'outil de travail, réorienter le foncier vers la spéculation
immobilière et modifier les terroirs. Inévitablement,
nous cesserons d'exporter plus que nous importons. Alors que
le solde actuel de nos exportations en vin équivaut encore
à la vente de 100 Airbus ! C'est ainsi qu'au nom
du libéralisme, on brade une des richesses du patrimoine agricole
et culturel de l'Europe. Parce que la suprématie du vin
européen serait menacée, la Commission ne propose rien
d'autre que d'y mettre fin.
Deuxième agression : la suppression des mécanismes
régulateurs du marché.
Dans la plus pure logique libérale, il faut abandonner toute
intervention régulatrice. L'UE propose donc de supprimer
les soutiens à la distillation, au stockage, aux moûts
visant à la fabrication de jus de raisin. Il en résultera
que, plus encore qu'aujourd'hui, c'est le marché
qui fixera les cours du vin et qu'une stabilité des prix
deviendra quasiment impossible. Il faut rappeler que l'Union
européenne n'a contracté aucune obligation juridique
contraignante de suppression des subventions à la production
et à l'exportation du vin européen et qu'invoquer
les règles de l'OMC relève tout simplement du mensonge.
Troisième agression : l'abandon de la preuve de la qualité
sur l'étiquetage.
La Commission européenne aligne la viticulture européenne
sur la nomenclature de l'OMC. Elle veut supprimer des catégories
qui définissent la qualité, comme l'AOC, pour les
remplacer par deux catégories : les vins avec indication géographique
et les vins sans indication géographique. Ce qui signifie que
l'Europe devrait renoncer à des qualifications qui non
seulement fournissent l'origine, mais également garantissent
le respect d'un cahier des charges dans lequel interviennent
des critères comme l'encépagement, la maîtrise
des rendements, les méthodes de vinification, de stockage et
de vieillissement du vin. On renonce aux règles existantes
pour faciliter la vente de vins non européens en faisant disparaître
la possibilité d'identifier leur qualité. C'est
une belle prime aux fraudeurs.
Pour une Commission européenne qui ne cesse de déclarer
qu'elle travaille dans l'intérêt des consommateurs,
voici la preuve du contraire.
Quatrième agression : l'abandon des critères de qualité.
La Commission s'octroie la compétence, jusqu'ici détenue
par les gouvernements, de définir les pratiques œnologiques.
Elle veut que les viticulteurs européens adoptent les méthodes
de vinification de nos concurrents. Elle veut permettre que l'on ajoute
des copeaux de chêne, des arômes synthétiques,
des levures, des cépages aromatiques créés par
des modification génétique. Elle veut qu'on puisse mélanger
des vins européens avec des vins venus d'ailleurs. Elle veut
mettre fin à l'interdiction de vinifier des moûts importés.
C'est un véritable plan de dénaturation des vins européens
que l'Union européenne entend mettre en place. On renonce,
pour plaire aux Etats-Unis, à tout ce qui fait la qualité
de nos vins et on insulte ainsi le travail de générations
de viticulteurs qui, inlassablement, ont recherché une qualité
toujours plus grande. Le vin, notre vin, recèle du sens et
de l'originalité.
C'est cela qu'on veut détruire. Je souligne qu'il n'existe
actuellement aucune obligation de la part de l'OMC, de négocier
l'abandon de ce qui fait l'originalité du vin européen
: un vin issu exclusivement de la fermentation du jus de raisin suite
au travail patient et ingénieux du vigneron.
A cette formidable agression contre la civilisation européenne
du vin, quelle riposte possible ?
La crise qui frappe la viticulture est à bien des égards
comparable à celle de 1907. Nos aînés ont su faire
entendre le cri de désespoir qu'ils ont lancé alors.
Et obtenir les réformes indispensables. Parce qu'ils avaient
appelé à la grève de l'impôt et à
la démission des municipalités, ceux qui s'étaient
appelés eux-mêmes des « Gueux » ont bravé
les soldats de Clémenceau avant que ces derniers ne fraternisent
avec les vignerons. C'est grâce à eux que la définition
du vin comme produit naturel a été conquise.
Ce sont eux qui ont lancé le mouvement des caves coopératives.
Aujourd'hui, l'agression est européenne, mais elle est
européenne parce qu'il y a des complicités nationales.
En effet, ce que la Commission européenne propose doit avoir
l'accord des gouvernements. Certains suggèrent ce qu'ils appellent
"un Grenelle de la viticulture". Je ne crois pas que cela
suffise. Parce que le problème est à la fois national
et européen. On ne peut donc se replier sur des solutions nationales
qui n'auront qu'une efficacité limitée s'il n'y
a pas en même temps une confrontation avec les institutions
européennes.
J'ai bien dit une confrontation. Il n'y a rien à
espérer d'une Commission européenne qui dans tous
les domaines entend faire disparaître la primauté de
l'intérêt général. Il n'y a rien
à espérer d'une Commission européenne qui
ne propose pour toute politique que la dérégulation
et la loi du marché.
S'il est aujourd'hui une rupture qui s'impose, c'est
celle qui consiste à dire : c'est terminé, on n'accepte
plus le diktat d'une Europe qui se construit contre nous.
D'autres que nous l'ont déjà fait et avec
succès. Rappelez-vous les dockers de tous les ports d'Europe.
Ils nous ont donné une formidable leçon de combativité
; ils ont montré qu'en étant unis et déterminés,
on peut arrêter la machine infernale.
Les viticulteurs seraient-ils moins déterminés, moins
nombreux et leur cause moins juste que celle des dockers ?
A cette question, la première réponse appartient aux
vignerons eux-mêmes : il faut faire l'unité de la viticulture
paysanne européenne et organiser la riposte au niveau européen
avec une détermination sans faille.
La deuxième réponse nous appartient à nous, tous ensemble, vignerons et défenseurs de la civilisation du vin. Il nous faut interpeller les élus nationaux et européens, interpeller le gouvernement français et les institutions européennes. Nous pouvons les interpeller individuellement et collectivement : visitons les parlementaires et visitons les oreilles du pouvoir que sont les préfets. Organisons des rassemblements comme celui-ci, des manifestations à Paris, à Bruxelles et à Strasbourg. N'attendons pas que les journalistes viennent à nous. Ils ne viendront pas. Allons visiter les rédactions des journaux, des radios et des télévisions pour dire une vérité qu'ils passent sous silence.
Ne nous contentons pas de fausses réponses. Exigeons une véritable
protection de la viticulture européenne. Se protéger
est un droit.
Aujourd'hui, au nom du libre-échange le plus sauvage, on veut
nous interdire toute protection. Une Union européenne qui ne
protège pas les spécificités de l'Europe doit
changer. Sinon, elle prouve qu'elle ne sert à rien.
Jaurès, ici même, se réjouissait de la journée « rayonnante d'espérance » qu'il avait passée à Maraussan. Que ce 17 novembre soit aussi pour les pays de la vigne une journée d'espérance parce que c'est une journée où, tous ensemble, nous entendons être dignes de nos aînés de 1907.



